Des tas de musoma vendus dans une ruelle de Butembo, à même le sol sur une natte. © Elisha Kindy

À Butembo, le « musoma » s’impose comme une réponse à la crise alimentaire sans compromettre le haricot

À Butembo, le musoma (feuilles de haricot) s’impose comme une alternative alimentaire face à la rareté et à la hausse des prix des légumes classiques. Accessible et peu coûteux, il devient une option crédible pour la nutrition et la sécurité alimentaire, tout en soulevant la question de sa durabilité, notamment sur la production du haricot.

Rédigé par Hervé Mukulu & Elisha kindy/ Green Afia

Des vendeuses des légumes  dans une ruelle de Butembo, à meme le sol sur une natte. ©Elisha Kindy

À Butembo, ville située dans la province du Nord-Kivu dans la partie  Est de la République Démocratique du Congo, le musoma — feuille de haricot en langue Yira/Kinande — devient progressivement plus qu’un simple moyen de subsistance face à l’envolée des coûts alimentaires. Il s’affirme comme une option sérieuse en termes de nutrition et de sécurité alimentaire.

Tandis que les légumes classiques tels que l’amarante, le choux, le sombé (feuilles de manioc) ou les feuilles de courge se font de plus en plus rares et chers, beaucoup de familles, aussi bien en milieu urbain que rural, se dirigent vers cette ressource locale, accessible et peu coûteuse. Cependant, ce passage pose une question clé : cette méthode est-elle pérenne, tant sur le plan nutritionnel que sur celui de la culture du haricot, aliment essentiel dans de nombreuses régions congolaises ?

Une réponse locale à une situation de crise alimentaire structurelle

En Afrique subsaharienne, la question est cruciale : 153 millions d’individus, ce qui représente approximativement 25% de la population, sont en proie à l’insécurité alimentaire. S’ajoute à cela une contrainte agronomique considérable : plus de 75 % des terres cultivables sont détériorées, menaçant durablement la productivité.

Dans ce cadre, les légumineuses telles que le haricot (Phaseolus vulgaris) se présentent comme une réponse stratégique. Elles jouent un rôle essentiel dans la lutte contre la malnutrition et l’anémie, étant riches en protéines, fer et zinc.

Elles ont également une influence majeure sur le plan agricole : elles peuvent redonner entre 60 et 120 kg d’azote à l’hectare, favorisant ainsi la fertilité des sols et diminuant la nécessité de produits chimiques.

Des vendeuses des légumes portant leurs marchandises sur le dos . ©Elisha Kindy

Le haricot, une culture stratégique en pleine mutation

En Afrique, c’est aujourd’hui la légumineuse la plus cultivée : le haricot occupe plus de 6,3 millions d’hectares. Plus de 550 variétés améliorées ont été introduites, dont certaines sont capables de produire jusqu’à trois fois plus que les variétés traditionnelles. D’autres, enrichies en fer, aident à diminuer l’anémie, et certaines résistent à des augmentations de température pouvant atteindre +3°C.

Pourtant, malgré ce potentiel, les légumineuses restent sous-investies, bloquées par un accès limité aux semences certifiées, des marchés instables et un manque d’encadrement technique.

À Butembo, un basculement des habitudes alimentaires

Sur les marchés, le changement est visible.

Au marché de Makasi, Masika Kyakimwa observe une hausse marquée de la demande :
« Je vends le musoma depuis plus de cinq ans, mais ces derniers mois, la demande a fortement augmenté. Les mères de famille cherchent des solutions moins coûteuses pour nourrir leurs enfants. »

Même constat à Kaghuntura, où Kahambu Vutsopoli souligne :
« Le musoma est devenu un légume du quotidien. Il est accessible à tous, contrairement aux autres légumes. »

Le facteur économique est déterminant : un tas de musoma coûte environ 500 FC contre 1500 à 3000 FC pour les légumes traditionnels. Soit un prix jusqu’à trois fois inférieur.

Une pression croissante sur la production agricole

Dans les zones rurales de Lubero et de Butembo, cette demande influence déjà les pratiques agricoles.

Les producteurs adoptent une stratégie de double valorisation : feuilles et grains.

« Nous récoltons les feuilles une à deux fois avant la formation des grains », explique Kambale Vusenga, agriculteur.
Mais il met en garde:
« Une coupe excessive réduit fortement le rendement. Il faut un équilibre. »

Même prudence chez Kahambu Florence:
« Le musoma apporte un revenu rapide, mais si on enlève trop de feuilles, la production de grains diminue. »

Une valeur nutritionnelle reconnue, mais à encadrer

Du point de vue nutritionnel, les experts saluent cette pratique, tout en appelant à la prudence.

« Les feuilles de haricot sont riches en micronutriments, notamment en fer, vitamines et fibres », explique Kambnale Moduilo, nutritionniste à l’ONG ACPDI (Action des Communautés Paysannes pour le Développement Intégré.

Mais il nuance :
« Le musoma ne peut pas remplacer une alimentation diversifiée. Il doit s’intégrer dans un régime équilibré. »

Une production en recul face à une demande croissante

Selon la Coopérative Centrale du Nord-Kivu (COOCENKI) , la production de haricot est en baisse dans plusieurs zones du Nord-Kivu.

Les rendements, autrefois compris entre 800 à 1200 kg/ha et jusqu’à 2 tonnes/ha pour certaines variétés sont aujourd’hui en recul.

« La production locale ne couvre plus la demande », alerte Baylo Katsongo.
« Une partie importante est exportée vers Kisangani, Kinshasa et l’Ouganda. »

Les prix reflètent cette tension : 0,8 à 1,3 USD/kg selon les variétés.

Les causes sont multiples : absence de semences certifiées, appauvrissement des sols, changements climatiques et pratiques agricoles inadéquates

Une pratique dont la science a fait la preuve

Une étude menée à l’Université Catholique du Graben jette note un point de vue scientifique. Conduite par le feu Chef de Travaux Djinga Kachundju Patrice, dans le cadre d’un mémoire de Diplôme d’Etude Approfondie (DEA) en phytotechnie, la recherche a porté sur trois fréquences de récolte des feuilles de trois variétés de haricot volubile (G59/1-2, CODMLV 059 et RWV 1129). Cela a pour conséquence que le rendement dépend plus des variétés que de la récolte des feuilles.

La variété RWV 1129 produit environ 4,8 tonnes à l’hectare, avec des différences non significatives selon le niveau d’effeuillage.

Une récolte modérée des feuilles peut même légèrement augmenter les rendements. Vers une innovation agricole à fort potentiel

Ces résultats confirment un savoir paysan longtemps sous-estimé. En réduisant certaines feuilles peu actives, la plante optimise ses ressources au profit des graines. À la croisée des enjeux alimentaires, économiques et climatiques, le musoma apparaît ainsi comme une innovation locale prometteuse.

Mais sa généralisation pose une condition essentielle : un encadrement technique rigoureux

Sans cela, préviennent les experts, une exploitation excessive pourrait compromettre les rendements en grains.

Le Musoma illustre une transformation silencieuse des systèmes alimentaires dans l’Est de la RDC.

Derrière ce légume de crise se dessine une piste sérieuse pour renforcer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et soutenir des systèmes agricoles plus résilients.

Encore faut-il que cette innovation soit accompagnée, structurée et intégrée dans des politiques agricoles adaptées.

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