À Butembo, une recherche scientifique explore une piste encore peu exploitée pour freiner le flétrissement bactérien du bananier : l’agroforesterie. Les résultats, nuancés mais prometteurs, ouvrent des perspectives concrètes pour les petits producteurs confrontés à l’effondrement de la banane, pilier alimentaire régional.
Une maladie qui a bouleversé l’économie alimentaire locale
Pendant des décennies, la banane et le plantain ont été au cœur des systèmes agricoles du Nord-Kivu. Source majeure d’amidon, de revenus et de résilience alimentaire, ils structuraient l’économie rurale autour de Butembo.
Mais depuis le début des années 2000, le Banana Xanthomonas Wilt (BXW) — une maladie bactérienne hautement contagieuse — a décimé les bananeraies, provoquant une chute brutale de la production, une flambée des prix et une insécurité alimentaire accrue
Face à l’absence de variétés résistantes et aux limites des méthodes de lutte classiques (abattage des pieds malades, désinfection des outils, suppression du bourgeon mâle), de nombreux paysans ont abandonné ou réduit drastiquement la culture du bananier.
Une observation de terrain intrigante : des bananiers qui survivent près des arbres
C’est à partir d’une observation paysanne que démarre l’étude menée en milieu de Butembo:dans des champs presque entièrement détruits par le BXW, certains bananiers persistent autour de grands arbres isolés.
Ainsi le doctorant Musongora KAMBALE MUYISA et le professeur VIKANZA KATEMBO Paul se sont posé comme question scientifique centrale : la présence de certains arbres peut-elle influencer la propagation du BXW ?
Comment la recherche a été menée
Les chercheurs ont étudié des bananeraies intégrant des arbres (ligneux) dans quatre axes agricoles autour de Butembo.
La méthodologie a combiné :
- des entretiens avec les agriculteurs,
- des observations directes sur le terrain,
- et une analyse statistique de l’incidence du BXW selon :
- l’espèce d’arbre présente,
- et la distance entre le bananier et l’arbre.
Neuf espèces ligneuses ont été recensées, parmi lesquelles : Ficus, Erythrina abyssinica, Eucalyptus, Persea americana (avocatier), Cedrela odorata
Résultats clés : tous les arbres ne se valent pas face au BXW
1. La distance à l’arbre n’explique pas la maladie
Premier résultat important : être proche ou éloigné d’un arbre n’a pas d’effet direct sur l’incidence du BXW.
Autrement dit, ce n’est pas l’ombre ou la proximité en soi qui protège (ou aggrave) la situation.
2. L’espèce d’arbre fait une vraie différence
C’est ici que l’étude devient décisive.
Les analyses montrent que l’incidence du BXW varie fortement selon l’espèce ligneuse associée :
- Incidence élevée du BXW :
- Persea americana (avocatier) : 23,75 %
- Cedrela odorata : 22,21 %
- Incidence faible à nulle :
- Markhamia lutea : 0 %
- Ficus maderspatana
- Ficus vallis-choudae
- Eucalyptus saligna
Certaines bananeraies associées à ces espèces ne présentaient aucun pied malade, malgré la présence du BXW dans les champs voisins
3. Le premier bananier malade apparaît plus loin de certains arbres
Autre indicateur révélateur : la distance du premier pied infecté.
- Près de Ficus vallis-choudae, le premier pied malade apparaissait parfois à 15 mètres.
- À l’inverse, près de Cedrela odorata, l’infection survenait dès 1,5 mètre.
Cela suggère un effet de barrière écologique potentiel, variable selon l’espèce.
Quelles explications scientifiques possibles ?
Les chercheurs avancent plusieurs hypothèses solides :
- Effet sur les insectes vecteurs
Certaines espèces (avocatier, cèdre) attirent davantage d’insectes pollinisateurs susceptibles de transmettre la bactérie BXW. - Rôle de la litière et du sol
Les feuilles mortes de certains arbres enrichissent le sol en matière organique, stimulant l’activité microbienne.
Or, la bactérie responsable du BXW survit mal dans un sol biologiquement compétitif, ce qui pourrait réduire sa persistance
- Microclimat et biodiversité
Les arbres modifient l’humidité, la température et les interactions biologiques, influençant indirectement la dynamique de la maladie.
Applicabilité : que peut-on en tirer pour les agriculteurs ?
Ce que l’étude ne dit pas
- Elle ne recommande pas encore une espèce d’arbre comme solution miracle.
- Elle n’affirme pas que l’agroforesterie suffit à éradiquer le BXW.
Ce que l’étude apporte concrètement
- Elle montre que l’agroforesterie peut influencer la propagation d’une maladie majeure, positivement ou négativement.
- Elle fournit une base scientifique locale pour orienter :
- la sélection des arbres à conserver ou planter,
- les politiques agricoles et de vulgarisation,
- les futurs essais agroécologiques en milieu paysan.
Conséquences pour la sécurité alimentaire et le paysage agricole
Dans un contexte où :
- la banane recule,
- les cultures de substitution fragilisent les sols,
- et l’insécurité alimentaire progresse,
👉 intégrer intelligemment certains arbres dans les bananeraies pourrait devenir un levier de résilience agricole, à condition d’être scientifiquement encadré.
Cette recherche suggère que les arbres « culturels » (notamment certains Ficus, protégés pour des raisons coutumières) pourraient jouer, sans le savoir, un rôle écologique bénéfique.
Ce qu’il reste à faire
Les auteurs appellent à :
- des études de long terme,
- des essais contrôlés avec une seule espèce ligneuse à la fois,
- une analyse fine des interactions sol – insectes – bactéries.
C’est à ce prix que l’agroforesterie pourra passer du statut d’intuition paysanne à celui de stratégie scientifique de lutte intégrée contre le BXW.
En résumé
🔹 Le BXW a profondément déstabilisé les bananeraies du Nord-Kivu
🔹 Certaines espèces d’arbres sont associées à une incidence nettement plus faible de la maladie
🔹 L’agroforesterie n’est pas une solution magique, mais une piste sérieuse et locale
🔹 La science rejoint ici l’observation paysanne
Un signal fort pour repenser l’avenir du bananier à l’Est de la RDC.
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