Faux médicaments à Butembo : une nouvelle méthode scientifique pour les identifier rapidement

La spectroscopie vibrationnelle couplée à la chimiométrie, une innovation accessible développée à l’UCG

À Butembo, au Nord-Kivu, la circulation des médicaments de qualité douteuse constitue un risque sanitaire majeur. Face à cette réalité, le Chef de travaux Eugène Mbayahi, enseignant à la Faculté des Sciences Pharmaceutiques de l’Université Catholique du Graben (UCG), propose une réponse scientifique concrète et innovante.

Son travail de recherche intitulé « Développement des modèles de prédiction qualitatifs des comprimés de métronidazole retrouvés sur le marché de Butembo par spectrométrie vibrationnelle », défendu publiquement le 23 décembre 2025, marque une avancée importante dans la lutte contre les faux médicaments en République Démocratique du Congo

Un phénomène mondial aux conséquences locales dramatiques

Selon l’Organisation mondiale de la Santé, environ 10 % du marché pharmaceutique mondial serait envahi par des médicaments falsifiés. L’Afrique subsaharienne figure parmi les régions les plus touchées, avec, dans certaines zones, jusqu’à 50 % du marché concerné.

En RDC, la situation est aggravée par un système d’assurance qualité peu structuré, la porosité des frontières, la faiblesse du contrôle du circuit logistique et la prolifération de points de vente non réglementés. À Butembo, ces failles se traduisent par une disponibilité massive de médicaments potentiellement dangereux, en particulier les anti-infectieux, dont le métronidazole, largement utilisé dans le traitement des infections courantes.

Les conséquences sont bien connues :

  • échecs thérapeutiques répétés,
  • augmentation de la morbidité et de la mortalité,
  • développement de résistances microbiennes.

Une question centrale : comment contrôler la qualité à moindre coût ?

Les méthodes analytiques de référence, telles que la chromatographie liquide haute performance (HPLC), bien qu’efficaces, restent coûteuses, lourdes et difficilement accessibles dans les pays en développement.

C’est à cette contrainte structurelle que répond le travail du CT Eugène Mbayahi :

développer des méthodes rapides, fiables et peu coûteuses, adaptées au contexte congolais, pour discriminer les faux médicaments des médicaments authentiques.

Une méthodologie rigoureuse, ancrée dans la réalité du terrain

L’étude repose sur une collecte systématique d’échantillons réalisée entre le 15 et le 19 décembre 2022 dans 12 pharmacies grossistes de Butembo. Neuf lots de comprimés de métronidazole (dosages 200 mg et 250 mg) ont été sélectionnés selon des critères stricts, complétés par des lots d’imidazolés apparentés (ornidazole, tinidazole et kétoconazole) afin de tester la spécificité des modèles.

Chaque échantillon a subi :

  • une inspection visuelle normalisée (check-list OMS),
  • des tests pharmacotechniques (poids moyen, variation de poids, dureté),
  • une analyse qualitative et quantitative du principe actif,
  • une confirmation de qualité par HPLC.

Ces étapes ont permis de constituer une base de données de référence fiable, indispensable à la modélisation.

La nouvelle méthode : spectroscopie NIR portable et modélisation DD-SIMCA

L’innovation centrale du travail réside dans l’utilisation de la spectroscopie proche infrarouge (NIR), via un spectrophotomètre portable à faible coût, couvrant une gamme spectrale de 900 à 1700 nm.

Les spectres obtenus ont été traités par des outils chimiométriques avancés :

  • prétraitement Savitzky-Golay (dérivée seconde),
  • correction de diffusion multiplicative (MSC),
  • analyse en composantes principales (ACP) pour explorer les similitudes et différences,
  • modélisation par DD-SIMCA (Data-Driven Soft Independent Modeling of Class Analogy).

Deux modèles de prédiction qualitative ont ainsi été développés :

  1. un modèle spécifique aux comprimés de métronidazole 250 mg, capable de discriminer ceux dosés à 200 mg ;
  2. un modèle général, intégrant toutes les marques et dosages de métronidazole disponibles.

Des résultats solides et prometteurs

Les résultats obtenus sont particulièrement significatifs :

  • Sensibilité de 100 % en validation pour le modèle spécifique 250 mg ;
  • Sensibilité de 97,5 % en validation pour le modèle général, dépassant le seuil de 95 % recommandé pour une application de routine ;
  • Sensibilité de 95,7 % en phase de test pour le modèle général ;
  • Rejet total des spectres des autres imidazolés (ornidazole, tinidazole, kétoconazole), confirmant la spécificité élevée de la méthode au métronidazole.

Les rares faux négatifs observés sont attribués à des variations environnementales, connues pour influencer les spectres NIR, surtout avec des équipements portables.

Une méthode adaptée aux réalités africaines

L’un des apports majeurs de ce travail est son applicabilité concrète. La combinaison NIR portable + chimiométrie permet :

  • un contrôle rapide,
  • non destructif,
  • peu coûteux,
  • réalisable directement sur le terrain.

Le chercheur recommande ainsi l’adoption de cette méthode à tous les niveaux du circuit logistique des médicaments, depuis l’importation jusqu’à la dispensation, afin de renforcer durablement la surveillance de la qualité.

Perspectives scientifiques et sanitaires

Le CT Eugène Mbayahi souligne néanmoins la nécessité :

  • d’élargir le nombre de marques et de lots analysés,
  • de tester les modèles sur des formulations volontairement de faible qualité,
  • d’étendre la méthode à d’autres formes pharmaceutiques et à d’autres molécules essentielles.

À terme, cette approche pourrait constituer un outil stratégique pour les autorités sanitaires, les laboratoires de contrôle et les institutions académiques, contribuant efficacement à la lutte contre les faux médicaments en RDC et dans d’autres pays à ressources limitées.

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