Pas d’eau, pas de paix : le coût humain de la disparition des sources d’eau à Kibira

La déforestation de Kibira et la sécheresse accélèrent l’asséchement des ressources en eau. La population, dans les deux bassins versants du parc en paye les frais. Les scientifiques craignent le pire. Ce quatrième article s’inscrit dans une série de quatre enquêtes réalisées avec le soutien du Pulitzer Center.

Dans tous les quartiers du chef-lieu de l’ancienne province de Bubanza, située à l’ouest du pays, les robinets sont à sec.

« Nous passons plus de trois jours sans que la Regideso nous approvisionne en eau potable dans presque tous les quartiers », déplore Divin Nkunzimana, un habitant du chef-lieu de Bubanza.

A Kanabubu, un quartier situé dans la partie nord du marché du chef-lieu de l’ancienne province de Bubanza, l’eau du robinet apparaît au plus une fois les dix jours pendant la nuit vers 1h jusqu’à 7h du matin, indique Evariste Irakoze, habitant à Kanabubu.

Ce n’est pas la première fois que cela se produise, raconte Irakoze. A chaque saison sèche, tous les quartiers du chef-lieu de l’ancienne province de Bubanza vivent la pire rupture d’approvisionnement en eau potable depuis plus de cinq ans, renchérit-il.  

A environ trente kilomètres de là, à Kagwema, zone située dans la plaine de la Rusizi,  la réalité est la même. «L’eau du robinet est rare. Si elle vient, elle est insuffisante et ne dure qu’une heure. Elle vient à 8h et disparaît à 9h. Seuls ceux qui se lèvent à l’aube à 3h du matin s’approvisionnent.», fait savoir Aline Niyogusenga, habitant à Kagwema.

Bubanza figure parmi les provinces frontalières avec la forêt de Kibira et approvisionnées en eau potable par les sources y aménagées par la Regideso, entreprise publique de la production et de la commercialisation de l’eau potable et d’électricité.  

« Elles alimentent en eau potable plus de deux millions de personnes », estime l’écologiste Nzigiyimpa. Pr. Habonayo souligne que la Kibira approvisionne en eau potable trois quarts de la population environnante.

En effet, beaucoup de rivières importantes et de ruisseaux prennent source dans ce massif forestier irriguant pendant leur voyage les champs agricoles. «A l’ouest de la crête, dans le bassin du Congo, ils irriguent notamment la plaine de l’Imbo, responsable de plus de 50% de la production du riz consommée dans le pays tandis qu’à l’est de la même crête, dans le bassin du Nil, ils arrosent la dépression transfrontalière de Bugesera.», indique l’écologiste Nzigiyimpa.

Ainsi, Kibira est considérée comme le château d’eau pour les bassins hydrologiques du Congo et celui du Nil.

Malheureusement, les sources d’alimentation en eau potable aménagées à Kibira par la Regideso, diminuent pendant la saison sèche et retrouvent leurs niveaux pendant la saison de pluie, explique Dr Abel Nsabimana, enseignant-chercheur à l’université du Burundi, géographe de formation et expert en Hydrogéologie. 

« Quand les sources en eau ont retrouvé leur niveau pendant la saison de pluie, l’eau du  robinet coule à flot tandis que pendant la saison sèche, lorsque le débit de la source d’alimentation en eau baisse, les robinets sont souvent à sec. »

Beaucoup de ruissèlement, peu d’infiltration et de recharge de la nappe phréatique.  

La destruction progressive de la Kibira n’est pas loin d’être l’une des raisons de la diminution des sources  d’eau.

A travers le pays, la déforestation a atteint le point culminant avec un taux annuel de 9%, alerte la troisième communication nationale sur les changements climatiques. Ce qui compromet le développement durable, explique Pr André Nduwimana.

 « La déforestation massive, l’installation des cultures dans les zones interdites comme à Kibira et d’autres crimes environnementaux ont détruit l’écosystème comme les herbes fixatrices de l’eau en l’occurrence les papyrus. Or, les papyrus est le grenier des sources d’eau. C’est compréhensible que si on les défriche, en l’espace de quelques années, l’eau baisse voire tarit », souligne Berchmans Hatungimana, directeur général de l’OBPE. 

Pr André Nduwimana explique que « la déforestation diminue sensiblement la capacité d’infiltration de l’eau dans le sol. Ce qui signifie que la nappe phréatique ne se recharge pas.»      

En revanche, elle (déforestation) augmente le niveau de ruissellement.  « Toutes les eaux de pluie coulent vers les rivières pendant la saison pluvieuse. Ainsi, le niveau des lacs monte et le débit des rivières augmente. Au cas contraire, quand il y a sècheresse, vous comprenez que cette eau, qui s’évapore depuis les lacs et les rivières et par la transpiration des plants de thé n’est pas compensée par la nappe phréatique », élucide ce chercheur.

Le Burundi connaît actuellement l’allongement de la sècheresse ainsi que la courte et irrégulière saison de pluie. Alors que d’habitude la saison sèche s’étendait de juin à septembre, actuellement, elle débute très tôt vers le début du mois de mai pour se terminer vers la fin du mois d’octobre, lit-on dans la Troisième communication sur les changements climatiques.

La sécheresse et les activités anthropiques exacerbent alors l’asséchement des sources et des cours d’eau. Partant, le niveau des lacs ainsi que le débit des sources d’eau et des rivières baissent. Par conséquent, elles s’assèchent au fil des années, complète Pr Nduwimana.

Dans un article récent, l’enseignant-chercheur André Nduwimana a montré comment le lac de Rwegura, alimenté par les sources d’eau prenant origine dans le parc de la Kibira, continue à baisser de niveau suite à la déforestation et à la sécheresse aigüe. 

La Direction générale de l’Environnement et de l’Assainissement appuie l’analyse du chercheur par des données chiffrées. Sur 24 787 sources d’eau dont disposait le Burundi en 2021, 2 508 ont déjà tari, soit 10% des sources d’eau disponibles ; 1 418 sont en cours de disparition, soit 6%. Seules 17 821 sources d’eau sont en bonne état, soit 72%, a témoigné Jérémie Nkinahatemba, ancien directeur général de l’Environnement et de l’Assainissement. Or, la Kibira représente plus de 50% des sources d’eau du Burundi, indique Dr. Laurent Ntahuga. 

Pr Habonayo prévient que le pire est à venir.  « Ces sources d’eau existent car la forêt est encore là. Si rien n’est fait pour protéger la Kibira, toutes ces sources d’eau s’assècheront. Nous ne le verrons pas à notre époque, mais, à long terme, cela peut se produire. ».     

Naissance des problèmes dans les familles

Pour s’approvisionner en eau potable, les habitants du chef-lieu de Bubanza se tournent vers des sources aménagées dans les marais communément appelées « Rusengo ». Malheureusement, elles sont un peu loin. « Nous escaladons les montagnes et arrivons à la maison fatigués », confie Divin Nkunzimana. 

A Kagwema, la réalité est tout à fait différente. Même les Rusengo s’assèchent vers le mois de mai quand la saison sèche démarre pour réapparaitre en saison de pluie vers le mois d’octobre, indique Etienne Bigirimana, chef du secteur Kagwema. La population se rabat sur l‘eau qui irrigue les champs agricoles.

Des fois, les gens de Kagwema sont obligés de parcourir de longues distances. « Nous puisons de l’eau dans les villages reculés tels que Gihungwe, Mpuzamuhari ou à la quatrième avenue de Ndava. A pieds, c’est un trajet de trois heures », révèle François Ndondo.

Cela sème des conflits en famille. Les hommes battent leurs femmes et leur lancent des injures en les accusant d’avoir trainé.

Le chef du secteur Kagwema affirme qu’au niveau de l’administration locale, ils reçoivent beaucoup de cas/plaintes où les conjoints se disputent à cause de l’eau.

« Nous sommes arrivés à un stade où nous puisons de l’eau dans la rivière Rusizi. Les nôtres y ont laissé leur vie, dévorés par les crocodiles et les hippopotames », se souvient avec amertume le prénommé Samuel.

Grâce au projet de forage des eaux souterraines fonctionnant à l’aide de l’énergie solaire, avec des réservoirs et un robinet raccordé, le projetAmazi Water fournit de l‘eau souterraineauxhabitants de Kagwema qu’ils appellent en kirundi ‘’amajorojika’’ du mot « géologique ».  Néanmoins, la seule vanne qui alimente toute la zone Kagwema en eau potable se révèle insuffisante, estime le chef du secteur Kagwema.

 « Je suis venue à 9h du matin. Mais, jusqu’à 14h, je ne suis pas encore servie. Car, nous sommes nombreuses à nous rencontrer ici. Nous devons puiser de l’eau à tour de rôle, soit deux bidons par personne pour donner la chance à ceux qui sont venus de loin de puiser.», révèle Aline Niyogusenga avant d’estimer que cette eau est imbuvable et salée pouvant causer de la grippe ou de la toux.

Parfois, cela tourne aux disputes et les gens se battent autour de la question qui doit puiser le premier. Les enfants subissent l’injustice des adultes, car ils n’ont pas la force pour se défendre, remarque Etienne Bigirimana.

Ces pagailles poussent la population locale à consommer l’eau de la rivière Rusizi, poursuit le chef du secteur Kagwema.

Prolifération des maladies hydriques et à vecteurs

« En consommant de l’eau de la rivière Rusizi, nous attrapons les maladies hydriques comme le choléra et la dysenterie. Il ne passe pas une année sans que le choléra n’attrape les gens ici à Kagwema, », se rappelle Samuel. C’est la maladie la plus courante ici dont les gens souffrent, renchérit le chef de secteur Bigirimana.

Comme à Kagwema, on souffre des maladies hydriques aussi à Bugera de l’ancienne province de Kirundo, situé à l‘est de la Kibira qui l’alimente aussi en eau. « Nous sommes souvent malades de choléra suite à la consommation de l’eau sale », indique Vanessa Nikuze.

« Si vous faites une visite sur la colline Bugera, vous trouverez des hommes qui ont de gros ventres comme des femmes enceintes suite à la consommation de l’eau sale », ironise Célestin Karimanzira, 52 ans, chef de la colline Bugera.

En raison de sa situation environnementale, le Burundi est également naturellement exposé aux vecteurs de maladies liées à l’eau comme le paludisme. La déforestation favorise ainsi sa percée dans les milieux où elle n’existait pas avant.

Depuis que la Kibira est dénudée, les moustiques pullulent à Rwegura, témoigne Séverin Bagayuwitunze, 61 ans. « Quand j’étais encore jeune, personne à Rwegura ne souffrait de la malaria. Les moustiques étaient inexistants. Nous éprouvions des élancements et souffrions de la grippe dus au climat. Maintenant que la Kibira est dévorée, nous sommes exposés à tous les genres de maladies. A l’hôpital, on soigne plusieurs cas de malaria », observe Bagayuwitunze. 

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