Un partenariat historique, mais à sens unique sur le secteur minier
Le 4 décembre 2025, les États-Unis et la République démocratique du Congo (RDC) ont signé un Accord de partenariat stratégique présenté comme une étape majeure dans la coopération entre les deux pays. Officiellement, il s’agit de promouvoir la paix, la stabilité et le développement économique. Dans les faits, le texte tourne presque entièrement autour d’un seul pilier : l’accès sécurisé et prioritaire des États-Unis aux minerais stratégiques de la RDC.
Cobalt, cuivre, zinc, autres minerais dits « critiques », corridors ferroviaires, fiscalité minière, gouvernance des entreprises publiques : le cœur de l’accord est clairement minier et industriel.
Car depuis le début des années 2010, mais surtout après 2008, la Chine s’est installée comme acteur dominant de l’industrie minière congolaise, supplantant progressivement tout investisseur occidental — y compris des États-Unis ou sociétés occidentales.
C’est en 2008 que la RDC signe avec des entreprises chinoises le pacte dit Sicomines — un accord d’« échange minerais contre infrastructures ». En contrepartie de concessions minières, la Chine s’engage à investir massivement dans les infrastructures (routes, hôpitaux, réseaux, etc.). Ce contrat marque le début d’une domination chinoise dans le secteur minier congolais.
Depuis, la part des entreprises chinoises dans les grands gisements congolais n’a cessé d’augmenter. Aujourd’hui, selon des estimations récentes, des firmes chinoises détiennent ou opèrent jusqu’à 80 % de la production des minerais critiques en RDC.
Un accord purement minier peut-il construire l’avenir de la RDC sans détruire ce qui fait justement sa richesse : la nature et les populations qui y vivent ?
Un accord taillé pour sécuriser les minerais critiques
L’accord consacre la RDC au rang de « partenaire stratégique » des États-Unis. Mais cette reconnaissance s’incarne principalement dans un domaine : les minerais critiques et les infrastructures qui permettent de les extraire, les transformer et les exporter.
Parmi les dispositifs centraux :
- La Strategic Asset Reserve (SAR)
La RDC s’engage à dresser une liste d’actifs stratégiques :- gisements de minerais critiques,
- actifs aurifères,
- zones d’exploration non concédées.
Ces actifs entrent dans une Réserve d’Actifs Stratégiques (SAR), sur laquelle seront bâtis des projets miniers bénéficiant d’un traitement prioritaire et d’un cadre stabilisé.
- Le droit de première offre pour les entreprises américaines
Pour tout projet SAR,- les « U.S. persons » (personnes américaines) obtiennent un droit de première offre ;
- elles bénéficient d’une fenêtre de négociation prioritaire ;
- en cas d’échec, viennent seulement ensuite les « personnes alignées » (autres pays jugés compatibles avec la stratégie américaine).
En clair : les États-Unis se placent en première ligne sur les principaux gisements stratégiques de la RDC.
- Les Projets stratégiques qualifiés (QSP)
L’accord prévoit aussi la catégorie de Qualifying Strategic Projects (QSP) :- projets miniers ou d’infrastructures liées aux minerais critiques,
- avec un niveau significatif de contrôle américain ou de partenaires « alignés »,
- intégrés dans la chaîne d’approvisionnement vers le marché américain,
- utilisant autant que possible le corridor Sakania–Lobito.
Corridors, barrages et fiscalité : l’architecture d’un modèle extractif
L’accord ne se limite pas aux mines elles-mêmes. Il organise aussi tout ce qui permet à ce modèle minier de fonctionner.
- Le Corridor Sakania–Lobito
Ce corridor ferroviaire, passant par l’Angola, est présenté comme la colonne vertébrale d’exportation des minerais congolais vers l’Atlantique.
L’accord fixe même des objectifs chiffrés : d’ici cinq ans,- 50 % du cuivre,
- 90 % du concentré de zinc,
- 30 % du cobalt
commercialisés par la RDC et ses entreprises publiques devraient transiter par ce corridor.
- Le Grand Inga comme moteur énergétique
Le barrage du Grand Inga est envisagé comme une source d’électricité pour :- l’industrie minière,
- les usines de traitement et de raffinage,
- les corridors industriels et de transport.
Là encore, l’énergie est pensée d’abord pour l’industrie, pas pour la desserte des ménages ruraux ou l’électrification des services de santé, par exemple.
- Un régime fiscal et réglementaire attractif pour les investisseurs
L’accord encourage la RDC à :- stabiliser la fiscalité sur 10 ans,
- accélérer les remboursements de TVA,
- simplifier les procédures via un guichet unique (ANAPI),
- offrir des incitations spécifiques aux projets SAR et QSP,
- centraliser la taxation des projets pour plus de « prévisibilité ».
L’ensemble compose un paysage clair :
Sécuriser, pour le long terme, des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques au bénéfice des États-Unis, en rendant la RDC attractive et prévisible pour les investisseurs miniers.
Ce qui frappe tout autant que ce qui est écrit, c’est ce qui ne figure pas dans le texte :
- aucune mention des forêts du Bassin du Congo,
- aucune référence directe au climat,
- aucune prise en compte explicite de la santé publique,
- aucune articulation avec l’agriculture et la sécurité alimentaire,
- le terme « environnement » n’apparaît qu’à la marge, jamais comme un pilier structurant.
Pour un pays comme la RDC, dont l’économie, la santé et l’avenir climatique sont intimement liés à ses forêts, à ses terres agricoles et à ses ressources en eau, cette absence n’est pas anodine. Elle pose une question simple
Ce que l’accord ne dit pas : climat, forêts, agriculture, santé
Aucun pilier environnemental structurant
Dans ce texte, aucun chapitre n’est dédié au climat ni à la conservation de la nature.
On ne trouve :
- ni référence explicite au Bassin du Congo comme puits de carbone mondial,
- ni engagement à limiter la déforestation,
- ni obligation de respecter des normes environnementales renforcées,
- ni mention de mécanismes de compensation écologique.
Le mot « forêt » n’apparaît pas dans les articles. Le climat est absent des grands objectifs, alors même que la RDC est souvent appelée « pays solution pour le climat ».
Silence sur l’agriculture et la sécurité alimentaire
Les mines ont pourtant un impact direct sur :
- les terres agricoles (occupation, pollution, fragmentation des espaces),
- la qualité des sols (métaux lourds, érosion),
- la disponibilité de l’eau pour l’irrigation et l’élevage,
- les moyens de subsistance des communautés rurales.
Or, dans cet accord :
- l’agriculture n’est pas posée comme un secteur à protéger,
- aucune clause ne prévoit de sécuriser les terres cultivées face à l’expansion minière,
- aucune mention n’est faite de la coexistence entre mines et agriculture familiale.
Pour un pays où la majorité de la population vit de l’agriculture, c’est un angle mort majeur.
Santé des populations : une oubliée du texte
Exposition aux métaux lourds, eau contaminée, poussières, accidents, maladies professionnelles, violences dans les zones minières : la dimension sanitaire des activités minières est bien documentée en RDC.
Pourtant :
- la santé publique n’est pas intégrée comme pilier,
- pas d’obligation d’études d’impact sanitaire,
- pas de mécanismes de surveillance épidémiologique dans les zones minières,
- pas de programme conjoint pour renforcer les structures sanitaires locales.
L’accord parle de paix, de stabilité, d’autorité de l’État, de gouvernance minière… mais pas de la santé des communautés qui vivront au quotidien avec ces projets.
Un risque réel : construire avec les minerais et détruire avec leurs impacts
En se concentrant presque exclusivement sur le minier, l’accord présente plusieurs risques pour la RDC.
1. Un modèle de développement déséquilibré
Tout est structuré pour :
- extraire plus vite,
- transformer plus sur place,
- exporter plus efficacement.
Mais si cela se fait :
- en sacrifiant des forêts,
- en polluant des rivières,
- en expulsant des communautés rurales,
- en aggravant la vulnérabilité climatique,
alors le bilan réel pour la RDC pourrait être négatif à long terme, même si les indicateurs de production minière et de croissance augmentent.
2. Intensification des conflits d’usage des terres
Sans garde-fous environnementaux et sociaux forts, la multiplication des projets SAR, QSP et corridors pourrait :
- multiplier les conflits entre concessions minières et terres agricoles,
- accroître la pression sur les aires protégées ou les zones forestières,
- exacerber les tensions entre communautés et entreprises,
- nourrir de nouvelles formes de conflits locaux autour de l’accès à la terre, à l’eau et aux bénéfices des projets.
3. Une contradiction avec le discours international de la RDC
Sur la scène climatique, la RDC se présente comme « pays solution », dépositaire :
- d’une des plus grandes forêts tropicales du monde,
- de stocks de carbone colossaux,
- d’une biodiversité exceptionnelle.
Or cet accord, dans sa rédaction, ne matérialise pas cette ambition. Il fait de la RDC principalement un fournisseur de minerais critiques pour la transition énergétique mondiale, sans exiger en retour des engagements forts en matière de conservation et de justice environnementale.
Ce qu’il aurait fallu ajouter pour un accord vraiment gagnant pour la RDC
Pour que ce type d’accord serve pleinement l’intérêt de la RDC, plusieurs piliers devraient être intégrés explicitement.
1. Un pilier climat et forêts
- Engagements clairs sur :
- la zéro déforestation nette dans les zones concernées par les projets SAR et QSP ;
- la protection des forêts à haute valeur de conservation ;
- l’obligation de cartographier les stocks de carbone avant tout projet.
- Conditionner certains avantages (fiscaux, financiers) au respect de critères environnementaux précis, vérifiables et sanctionnables.
2. Un pilier environnement–santé
- Obligation d’études d’impact environnemental et sanitaire approfondies, rendues publiques.
- Mise en place de fonds de réparation et de surveillance sanitaire dans les zones minières.
- Renforcement des hôpitaux, centres de santé et laboratoires dans les territoires affectés, avec financement conjoint.
3. Un pilier agriculture et sécurité alimentaire
- Cartographie des terres agricoles sensibles avant l’octroi des concessions.
- Interdiction ou limitation de l’implantation de projets SAR dans certaines zones agricoles stratégiques.
- Programmes d’appui à :
- l’agriculture durable,
- la résilience climatique des producteurs,
- la reconversion des exploitants artisanaux vers d’autres activités.
4. Un pilier participation et justice sociale
- Intégrer les communautés locales dans la conception, la mise en œuvre et le suivi des projets.
- Garantir un accès aux informations : contrats, études d’impact, volumes produits, taxes payées.
- Prévoir des mécanismes de recours et de médiation pour les populations affectées.
Conclusion : un accord stratégique à surveiller… et à compléter
L’Accord de partenariat stratégique entre les États-Unis et la RDC marque une étape importante :
- il place officiellement la RDC au centre des chaînes mondiales de minerais critiques ;
- il organise des mécanismes sophistiqués d’accès aux gisements, de fiscalité, d’infrastructures, de gouvernance minière.
Mais un constat reste incontournable :, cet accord est un accord minier, beaucoup plus qu’un accord de développement durable.
En ne faisant pas des forêts, du climat, de l’agriculture et de la santé des piliers structurants, il ouvre la voie à un scénario où la RDC pourrait :
- gagner en importance géopolitique,
- augmenter ses productions et ses exportations,
tout en perdant des forêts, des terres agricoles, de la santé publique et de la résilience climatique.
Pour que ce partenariat soit réellement au service du peuple congolais, il devra être :
- relu à la lumière des engagements climatiques et forestiers de la RDC,
- complété par des politiques nationales ambitieuses en matière de conservation, santé, agriculture,
- surveillé de près par la société civile, les chercheurs, les médias.

