Quelles conséquences pour l’Afrique centrale et quels choix stratégiques pour la RDC ?
Par Hervé Mukulu / Green Afia
Le 7 janvier 2026, la Maison-Blanche a officialisé une décision lourde de conséquences : les États-Unis se retirent de 66 organisations, conventions et mécanismes internationaux jugés « contraires aux intérêts américains ». Parmi les structures concernées figurent des piliers de la gouvernance mondiale de l’environnement, du climat et du développement humain, notamment l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et le programme UN-REDD, mais aussi des cadres liés au climat, à la santé reproductive, à l’éducation en situation d’urgence ou à la consolidation de la paix.
Derrière cette annonce diplomatique, un séisme discret se profile pour les pays du Sud — et tout particulièrement pour la République démocratique du Congo (RDC), dépositaire de la plus grande forêt tropicale d’Afrique et confrontée à des crises humanitaires et sanitaires récurrentes.
Un coup porté à l’architecture mondiale de la conservation
La sortie des États-Unis de l’UICN n’est pas anodine. Cette organisation n’est pas un simple forum : elle structure la conservation mondiale à travers des outils scientifiques et normatifs largement utilisés par les États, les ONG et les bailleurs. Sa Liste rouge des espèces menacées, ses standards pour les aires protégées et son rôle consultatif auprès du patrimoine mondial façonnent les politiques de biodiversité sur tous les continents.
Pour des pays comme la RDC, où des sites emblématiques tels que le Parc national des Virunga ou le Parc national de la Salonga dépendent fortement de l’expertise et du plaidoyer international, l’affaiblissement de l’UICN risque de réduire la capacité de mobilisation scientifique et financière face aux menaces croissantes : braconnage, exploitation illégale des ressources, pression démographique et conflits armés.
Climat : une gouvernance fragilisée au moment critique
Le retrait américain touche également le cœur du système multilatéral de lutte contre le changement climatique, notamment les mécanismes associés à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) et au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).
Si les États-Unis ne sont pas les seuls contributeurs financiers, leur poids politique et scientifique est considérable. Leur retrait risque de ralentir la production de connaissances, d’affaiblir la crédibilité des trajectoires climatiques négociées et de compliquer la mobilisation de financements internationaux pour l’adaptation et l’atténuation, en particulier pour les pays les plus vulnérables.
Forêts tropicales et REDD+ : un signal négatif pour le bassin du Congo
La décision concernant UN-REDD envoie un message préoccupant aux pays forestiers. Ce programme soutient la mise en œuvre de la stratégie REDD+ en renforçant les capacités nationales, les systèmes de mesure, de notification et de vérification (MRV), les sauvegardes sociales et environnementales et l’implication des communautés locales.
En RDC, où la lutte contre la déforestation est indissociable des enjeux de pauvreté rurale, de gouvernance foncière et de paix locale, toute contraction de l’appui international complique l’accès aux financements carbone et fragilise les efforts engagés, notamment ceux portés par le Central African Forest Initiative (CAFI) et le FONAREDD.
Santé, humanitaire et paix : des impacts indirects mais profonds
Au-delà de l’environnement, le retrait américain concerne aussi des mécanismes clés du développement humain, dont le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), le Peacebuilding Fund ou encore Education Cannot Wait.
Dans des contextes fragiles comme l’Est de la RDC, où crises sanitaires, déplacements forcés et violences armées se superposent, la moindre réduction de financement peut se traduire par des services de santé reproductive amputés, des programmes éducatifs interrompus et des efforts de prévention des conflits affaiblis.
Les autres États peuvent-ils compenser l’absence américaine ?
Face à ce retrait, plusieurs options s’offrent à la communauté internationale :
- Compenser financièrement le manque à gagner par des contributions accrues de l’Union européenne, des pays nordiques, du Canada, du Japon et des fondations privées ;
- Renforcer les coalitions régionales, notamment africaines, pour maintenir la dynamique climatique et forestière ;
- Protéger l’infrastructure scientifique mondiale, en soutenant le GIEC, les plateformes biodiversité et les standards internationaux indépendamment des choix américains.
Mais cette compensation ne sera ni automatique ni suffisante sans une volonté politique forte et durable.
Et la RDC dans tout cela ? Une urgence stratégique
La RDC est directement concernée. Son rôle central dans la régulation climatique mondiale, via le bassin du Congo, lui confère à la fois une vulnérabilité et un levier diplomatique.
Plus que jamais, le pays doit :
- Diversifier ses partenariats climatiques et forestiers, au-delà d’un seul bailleur ;
- Renforcer la crédibilité de ses mécanismes nationaux (MRV, sauvegardes, gouvernance des fonds) pour rassurer les financeurs ;
- Capitaliser politiquement sur son statut de “pays-solution” face au changement climatique, en consolidant des alliances Sud-Sud et Nord-Sud ;
- Anticiper les chocs humanitaires et sanitaires, en intégrant ces risques dans ses stratégies de développement et de paix.
Un tournant à haut risque
Le retrait américain ne signe pas la fin de la coopération internationale, mais il en révèle la fragilité. Pour l’Afrique centrale et la RDC en particulier, il rappelle une réalité brutale : la protection des forêts, la lutte contre le changement climatique et la dignité humaine restent étroitement dépendantes d’équilibres géopolitiques instables.
Dans ce contexte incertain, la résilience passera par une gouvernance plus solide, des alliances diversifiées et une appropriation nationale plus affirmée des enjeux environnementaux et sociaux. Pour la planète, comme pour le Congo, le coût de l’inaction serait bien plus élevé que celui de l’engagement.


Très pertinent l’article