Bukanga-Lonzo : le ministre reconnaît un système ayant servi des intérêts privés

Bukanga-Lonzo : comment le plus grand projet agricole de la RDC est devenu un symbole de corruption et d’échec économique

Publié par Green Afia | Investigation | Agriculture | Gouvernance | RDC

Pendant plusieurs années, le parc agro-industriel de Bukanga-Lonzo a été présenté comme le symbole de la renaissance agricole de la République démocratique du Congo. Lancé avec de grandes ambitions politiques et économiques, ce mégaprojet devait moderniser l’agriculture nationale, réduire les importations alimentaires et démontrer que la RDC pouvait enfin transformer son immense potentiel agricole en moteur de croissance.

Mais plus de dix ans après son lancement, Bukanga-Lonzo reste surtout associé à l’un des plus grands scandales agro-économiques du pays.

« Le projet a davantage servi les intérêts privés. »

— Déclaration du ministre d’État à l’Agriculture, Muhindo Nzangi Butondo, devant le Sénat le 25 mai 2026.

Un projet présenté comme une révolution agricole

Situé dans la province du Kwango, à environ 250 kilomètres de Kinshasa, le parc agro-industriel de Bukanga-Lonzo avait été lancé sous la présidence de Joseph Kabila.

L’objectif affiché était ambitieux : créer une vaste zone de production agricole moderne capable de transformer durablement l’économie congolaise.

Le projet devait notamment permettre :
  • la production massive de maïs ;
  • la réduction des importations alimentaires ;
  • la modernisation des techniques agricoles ;
  • la création de milliers d’emplois ;
  • l’attraction d’investissements privés ;
  • le développement d’une agro-industrie moderne.

À l’époque, les autorités présentaient Bukanga-Lonzo comme le début d’une nouvelle ère agricole pour la RDC.

Des centaines de millions de dollars investis

Selon plusieurs rapports parlementaires et enquêtes publiques publiés au fil des années, plusieurs centaines de millions de dollars auraient été engagés dans le projet.

Des équipements agricoles lourds, des infrastructures et du matériel moderne avaient été acquis afin de développer une agriculture mécanisée à grande échelle.

Le parc devait devenir une vitrine nationale de la mécanisation agricole et de la transformation économique.

Les ambitions officielles :
  • production industrielle de maïs ;
  • augmentation des rendements agricoles ;
  • développement de filières modernes ;
  • industrialisation agroalimentaire ;
  • réduction de la dépendance alimentaire.

Très vite, les soupçons apparaissent

Rapidement cependant, des voix se sont élevées pour dénoncer l’opacité entourant la gestion du projet.

Les principales critiques portaient sur :
  • l’opacité dans la gestion des fonds ;
  • des marchés publics controversés ;
  • l’absence de transparence ;
  • des équipements disparus ;
  • des infrastructures abandonnées ;
  • de faibles résultats visibles sur le terrain.

Des audits, enquêtes médiatiques et rapports parlementaires ont progressivement mis en lumière de nombreux dysfonctionnements.

Le parc, censé devenir le cœur de la modernisation agricole congolaise, s’est progressivement transformé en symbole des dérives de la gouvernance publique.

« Le projet a servi les intérêts privés »

La déclaration du ministre Muhindo Nzangi devant le Sénat constitue un tournant majeur dans ce dossier.

Rarement un haut responsable gouvernemental avait reconnu aussi explicitement les dérives ayant entouré Bukanga-Lonzo.

Le ministre a également affirmé qu’après des missions envoyées sur place, une grande partie des outils agricoles avait été volée.

Pour plusieurs analystes, cette déclaration représente une reconnaissance implicite de l’échec structurel du projet.

Le poids de la corruption dans les politiques agricoles

Le dossier Bukanga-Lonzo illustre plus largement les difficultés de gouvernance qui affectent plusieurs grands projets publics en RDC.

Les experts dénoncent notamment :
  • la mauvaise gestion des fonds ;
  • les détournements présumés ;
  • les réseaux d’intérêts politiques ;
  • l’absence de suivi technique durable ;
  • la faible culture d’évaluation publique.
« La RDC n’a pas seulement un déficit de moyens. Elle souffre aussi d’un déficit de gouvernance. »

Pourquoi Bukanga-Lonzo intéressait autant les élites politiques

Dans un pays qui importe encore massivement des produits alimentaires, contrôler un mégaprojet agricole signifiait potentiellement contrôler des marchés publics stratégiques.

Les enjeux économiques étaient énormes :
  • achats d’équipements agricoles ;
  • contrats de sous-traitance ;
  • financements publics ;
  • circuits d’approvisionnement ;
  • accès aux marchés agricoles.

Pour plusieurs chercheurs, les grands projets agro-industriels peuvent devenir des espaces de captation de ressources par certaines élites politiques et économiques.

Une agriculture moderne sans paysans ?

Le modèle même de Bukanga-Lonzo continue également à susciter des débats.

Le projet reposait principalement sur une agriculture industrielle fortement mécanisée, avec une faible intégration des petits producteurs locaux.

Plusieurs experts alertaient déjà sur :
  • la faible intégration des communautés locales ;
  • les coûts élevés de maintenance ;
  • la dépendance aux financements publics ;
  • la vulnérabilité logistique ;
  • le faible ancrage territorial.

Plusieurs organisations paysannes plaident aujourd’hui pour une approche davantage centrée sur les petits producteurs, les coopératives agricoles et les infrastructures rurales.

Le gouvernement veut relancer le site

Malgré les difficultés, le ministre Muhindo Nzangi affirme vouloir récupérer et réutiliser le site au bénéfice de l’agriculture nationale.

Des discussions seraient en cours avec le ministère du Portefeuille afin de relancer l’espace agricole.

Mais plusieurs questions demeurent :
  • quel modèle économique sera adopté ?
  • quels mécanismes de transparence seront mis en place ?
  • comment éviter les erreurs du passé ?
  • qui contrôlera les financements ?
  • quelle place pour les communautés locales ?

Au-delà de Bukanga-Lonzo, une question de modèle économique

Le cas Bukanga-Lonzo dépasse aujourd’hui le simple cadre d’un projet agricole. Il pose une question fondamentale : la RDC peut-elle réellement construire une agriculture moderne sans réformer profondément sa gouvernance publique ?

Alors que les autorités parlent désormais de la « revanche du sol sur le sous-sol », plusieurs analystes estiment que cette ambition nécessitera bien plus que des slogans politiques.

Elle exigera des mécanismes transparents, un véritable contrôle citoyen, des investissements durables et une gouvernance capable de résister aux logiques de prédation qui ont marqué plusieurs grands projets publics.

Car dans un pays confronté à une forte insécurité alimentaire malgré ses immenses terres arables, chaque échec agricole majeur représente aussi un coût social considérable pour des millions de Congolais.

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