Butembo, la ville entourée d’eau où 8 ménages sur 10 n’ont pas accès à l’eau potable

Dans une région où l’eau coule dans les rivières mais peine à atteindre les ménages, une étude scientifique menée à Butembo apporte un éclairage rigoureux et inédit sur les causes profondes du faible accès à l’eau potable. Défendu dans le cadre du consortium universitaire de troisième cycle regroupant l’Université Catholique du Graben, l’Université de Goma et l’Université Officielle de Bukavu, ce mémoire en santé publique s’impose comme une contribution majeure à la compréhension des défis sanitaires urbains en République démocratique du Congo.

Réalisée par Dr Kaveho Masumbuko Thaddée (MD, MPH), cette recherche intitulée « Déterminants du faible accès à l’eau potable dans les ménages de la ville de Butembo » couvre toute l’année 2024 et s’appuie sur une méthodologie robuste, des données de terrain étendues et une analyse statistique rigoureuse

L’eau potable, un droit encore largement inaccessible

Selon l’Organisation mondiale de la santé et l’UNICEF, près d’un quart de l’humanité n’a toujours pas accès à une eau potable sûre. En Afrique subsaharienne, la situation est encore plus critique. Paradoxalement, la RDC — pays aux immenses ressources hydrologiques — affiche des taux d’accès inférieurs à la moyenne régionale.

À Butembo, ville commerciale dynamique du Nord-Kivu, le constat est alarmant : seulement 15,64 % des ménages disposent d’un accès à une eau potable conforme aux normes. À peine 12 % des habitants sont abonnés à la REGIDESO, contraignant la majorité à recourir à des sources alternatives, souvent non sécurisées.

Une méthodologie solide ancrée dans la réalité locale

L’étude adopte un design transversal analytique, mené auprès de 358 ménages répartis dans les quatre communes de Butembo. L’échantillonnage probabiliste, la collecte numérique via KoboCollect, l’analyse bi-variée et la régression logistique binaire confèrent à ce travail une forte crédibilité scientifique.

Les variables explorées couvrent :

  • les caractéristiques sociodémographiques (âge, sexe, taille du ménage, niveau d’instruction) ;
  • les facteurs socioéconomiques (revenu, activité principale) ;
  • les sources d’approvisionnement en eau, la quantité consommée et le coût mensuel ;
  • la distance entre le ménage et la source d’eau.

Résultats clés : des chiffres qui interpellent

Les résultats révèlent une combinaison de facteurs structurels et socioéconomiques expliquant le faible accès à l’eau potable :

  • Les puits et sources aménagées constituent la principale source d’eau pour plus de 30 % des ménages, y compris pour l’eau de boisson.
  • Moins d’un ménage sur quatre dispose d’un robinet dans la parcelle.
  • La consommation moyenne d’eau de boisson par personne est inférieure à 2 litres/jour, en deçà des standards recommandés.
  • Les ménages de plus de six personnes sont significativement plus exposés au manque d’eau potable.
  • Le coût élevé de l’eau agit comme une barrière majeure pour les ménages à revenu faible ou moyen.
  • L’habitation dans certaines communes, notamment Kimeni et Mususa, apparaît comme un déterminant géographique fort du faible accès.

Apport scientifique : quand la recherche locale éclaire l’action publique

L’originalité majeure de ce travail réside dans son ancrage contextuel et son approche intégrée. En combinant données sociodémographiques, économiques et territoriales, l’étude dépasse le simple constat pour identifier des déterminants opérationnels, directement exploitables par les décideurs.

Sur le plan scientifique, cette recherche :

  • enrichit la littérature africaine sur les déterminants urbains de l’accès à l’eau ;
  • fournit des données locales comparables à d’autres contextes africains ;
  • renforce l’approche « Une seule santé (One Health) », reliant eau, environnement et santé humaine.

Applicabilité sociale : des pistes concrètes pour Butembo et la RDC

Au-delà des statistiques, ce mémoire propose des recommandations pragmatiques à forte utilité sociale :

Pour les autorités publiques

  • Élaborer un plan urbain intégré d’approvisionnement en eau, avant tout nouveau lotissement.
  • Réguler le prix de l’eau en fonction du revenu réel des ménages.

Pour la REGIDESO

  • Accroître la capacité de production et de distribution.
  • Renforcer le contrôle de la qualité de l’eau, de la source au point d’usage.

Pour les communautés

  • Promouvoir le traitement domestique de l’eau.
  • Redynamiser les comités locaux de gestion de l’eau.
  • Sensibiliser aux risques sanitaires liés à la consommation d’eau non potable.

Un enjeu national de santé publique

Les implications de cette recherche dépassent largement les frontières de Butembo. Dans un pays confronté à des épidémies récurrentes de choléra, de typhoïde et d’autres maladies hydriques, l’accès à l’eau potable est un déterminant central de la morbi-mortalité.

En documentant scientifiquement les causes du déficit d’accès à l’eau dans une grande ville congolaise, ce travail fournit une base empirique solide pour orienter les politiques publiques, les investissements des partenaires techniques et financiers, et les actions communautaires.


Aucune vie n’est possible sans l’eau.

À Butembo comme ailleurs en RDC, cette vérité biologique devient un impératif politique, social et scientifique. Grâce à cette recherche, la science locale rappelle avec force que l’eau potable n’est pas un luxe, mais une condition essentielle de la dignité humaine et du développement durable.

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