Dynamiques paysagères et pressions humaines : ce que révèle la science sur la déforestation silencieuse du Sankuru

Entre forêts denses, paysages fragmentés et activités humaines, une nouvelle étude scientifique lève le voile sur les transformations profondes des écosystèmes forestiers du centre de la République démocratique du Congo.

La déforestation reste l’un des défis environnementaux majeurs du XXIᵉ siècle, en particulier dans le Bassin du Congo, deuxième massif forestier tropical mondial après l’Amazonie. Si la République démocratique du Congo (RDC) concentre à elle seule près de 10 % des forêts tropicales de la planète, de vastes régions du pays demeurent encore peu étudiées par la recherche scientifique. C’est précisément ce vide que vient combler une étude récente publiée dans la revue internationale Discover Forests (Springer Nature), à laquelle a contribué Olivier Muhindo Kavainda, enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences Agronomiques de l’Université Catholique du Graben (UCG)

Pourquoi le Sankuru ? Une province stratégique mais négligée par la recherche

Située au cœur de la RDC, la province du Sankuru abrite des écosystèmes forestiers d’une richesse exceptionnelle, incluant une partie du Parc National de la Salonga et la Réserve Naturelle de Sankuru. Pourtant, contrairement à d’autres régions du Bassin du Congo, elle reste faiblement documentée dans la littérature scientifique, notamment en ce qui concerne les dynamiques spatiales de la déforestation et de la dégradation forestière.

Les territoires de Lodja et Lomela, choisis comme zones d’étude, illustrent parfaitement cette tension entre conservation et pressions humaines croissantes. Agriculture, exploitation du bois, feux de végétation et chasse y redessinent progressivement le paysage forestier, souvent sans suivi scientifique rigoureux.

Une approche scientifique novatrice et intégrée

L’originalité majeure de cette étude réside dans sa méthodologie intégrée, encore rarement appliquée dans les forêts du centre de la RDC. Les chercheurs ont combiné :

  • l’analyse d’images satellitaires Landsat sur une période de dix ans (2013–2023),
  • des outils avancés d’écologie du paysage (indices de fragmentation, de dominance et d’anthropisation),
  • et des inventaires de terrain systématiques menés dans dix villages, le long d’un gradient de distance aux zones habitées.

Cette approche permet non seulement de mesurer combien de forêt est perdue, mais aussi comment la structure du paysage forestier se transforme sous l’effet des activités humaines. C’est là un apport scientifique fondamental, car la fragmentation et la simplification des forêts ont des conséquences directes sur la biodiversité, le stockage du carbone et la résilience des écosystèmes.

Des résultats chiffrés qui parlent d’eux-mêmes

Les résultats de l’étude sont sans appel. Entre 2013 et 2023, les territoires de Lodja et Lomela ont enregistré :

  • une perte de 9,23 % de forêts denses,
  • une augmentation significative des forêts dégradées et du complexe rural (champs, jachères, zones habitées),
  • un taux annuel moyen de déforestation estimé à 0,25 %.

Si ce taux peut sembler modéré à l’échelle nationale, l’analyse spatiale révèle une réalité plus préoccupante : la forêt restante est de plus en plus fragmentée, découpée en petits blocs, et donc plus vulnérable aux perturbations futures.

Agriculture, feu, coupe de bois : des pressions humaines spatialement organisées

L’un des apports majeurs de cette recherche est la mise en évidence d’une organisation spatiale claire des facteurs de déforestation. Grâce aux inventaires de terrain, les chercheurs montrent que :

  • l’agriculture sur brûlis,
  • l’abattage des arbres,
  • et les feux de végétation

sont majoritairement concentrés à proximité des villages, tandis que la chasse s’exerce davantage dans les zones éloignées des habitations. Cette démonstration statistique, appuyée par des corrélations et des modèles de régression, permet pour la première fois de quantifier précisément l’influence de la distance aux villages sur l’intensité des pressions humaines.

Un apport scientifique majeur pour l’écologie du paysage en Afrique centrale

Au-delà du cas du Sankuru, cette étude constitue une avancée scientifique structurante pour la recherche environnementale en Afrique centrale. Elle propose un cadre méthodologique reproductible, capable d’être appliqué à d’autres régions forestières mal documentées du Bassin du Congo.

Contrairement à de nombreuses études basées uniquement sur la télédétection, ce travail démontre l’importance de relier les données satellitaires aux réalités du terrain et aux pratiques humaines locales. Cette articulation entre espace, écologie et sociétés humaines renforce la pertinence scientifique des résultats et leur utilité pour l’action publique.

Des implications directes pour les politiques environnementales

Les conclusions de l’étude vont bien au-delà du diagnostic. Elles soulignent l’urgence de mettre en place des politiques d’aménagement du territoire intégrées, tenant compte à la fois :

  • de la conservation des forêts,
  • des besoins socio-économiques des populations locales,
  • et de la diversification des activités rurales durables.

Sans une telle approche systémique, préviennent les chercheurs, la fragmentation progressive observée aujourd’hui pourrait conduire, à moyen terme, à une perte irréversible de services écosystémiques essentiels.

Quand la science éclaire les choix de société

En contribuant à cette publication, Olivier Muhindo Kavainda et ses co-auteurs démontrent que la recherche produite ou co-produite par des scientifiques congolais peut non seulement atteindre les standards internationaux, mais aussi répondre à des enjeux locaux cruciaux. Pour Green Afia, cette étude illustre parfaitement le rôle de la science comme outil d’aide à la décision, au service de la protection des forêts, de la biodiversité et des communautés qui en dépendent.

Hervé Mukulu

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