À Butembo, ville du Nord-Kivu située dans l’Est de la République démocratique du Congo, l’agriculture urbaine et périurbaine est devenue un pilier vital de la sécurité alimentaire. Mais dans un contexte de sécheresse prolongée et de crise sécuritaire, l’arrosage intensif des cultures soulève une question centrale, encore largement ignorée : l’eau utilisée est-elle réellement adaptée à l’agriculture et sans danger pour les sols, les plantes et les consommateurs ?
Une agriculture urbaine sous pression climatique et sécuritaire
Avec une population estimée à près de deux millions d’habitants, Butembo figure parmi les villes les plus dynamiques de l’Est de la RDC. L’agriculture y occupe une place stratégique, aux côtés du commerce, notamment depuis que l’insécurité persistante rend difficile l’accès aux grandes zones agricoles rurales qui approvisionnaient historiquement la ville.
Depuis environ cinq ans, Butembo connaît une saison sèche anormalement prolongée, s’étendant sur près de trois mois consécutifs (décembre–février, parfois jusqu’en mars). Selon les données climatiques régionales, l’Est de la RDC a enregistré une baisse moyenne de 10 à 20 % des précipitations saisonnières, combinée à une hausse des températures de +0,8 à +1,2 °C depuis les années 1980, un signal clair du changement climatique en cours.
L’agriculture urbaine, pourtant considérée comme un filet de sécurité alimentaire, se retrouve asphyxiée par le stress hydrique.
L’arrosage, une routine devenue vitale
Chaque matin, dès l’aube, des cultivateurs, se procurent des bidons remplis d’eau puisée dans les ruisseaux, les sources ou les puits domestiques ; transportés en mains, au dos, à vélo ou à moto dans l’ultime objectif d’empêcher les cultures de faner.
Au site Horizon, dans la concession de l’Université Catholique du Graben (UCG), des enseignants font le suivi des jardins dans un but académique. Il s’agit des petites parcelles de chou, le maïs, amarantes et autres pour des expérimentations académiques des étudiants en faculté de sciences agronomique.
« Depuis un certain temps, on ne peut plus passer un seul jour sans arroser. Les plantes fanent rapidement et la croissance devient incertaine. Déjà, l’eau devient difficile à trouver ; nous utilisons celle que nous trouvons en espérant protéger nos cultures. », souligne un des ouvriers qui aident les étudiants à puiser de l’eau.
À Mususa, dans le quartier Biondi, Florence Kahambu, cultivatrice de taro, manioc et maïs, s’approvisionne à la source de Kanunga, comme de nombreux ménages du secteur.
Même constat chez Magnificat Kahindo, étudiante en médecine à l’UCG, rencontrée dans son jardin d’aubergines :
« Parfois, malgré l’arrosage, une bonne partie des cultures ne suit pas. Peut-être parce que le sol est totalement dépouillé de son eau. »
Cette interrogation ouvre un débat fondamental : toute eau est-elle réellement bonne pour l’arrosage et l’irrigation ?
Qualité de l’eau : un enjeu scientifique souvent ignoré
Pour le professeur Mutiviti Gilbert, enseignant à la Faculté des sciences agronomiques de l’UCG et spécialiste de la gestion des sols, la réponse est claire : non.
« L’eau destinée à l’irrigation doit être évaluée selon trois critères essentiels :
– sa concentration en sels,
– sa teneur en matières en suspension (sable, argile, boue),
– et sa charge microbienne. »
La salinité, un danger invisible
Selon la FAO, une eau d’irrigation dont la conductivité électrique dépasse 3 dS/m devient problématique pour la majorité des cultures maraîchères
« Une eau trop salée provoque une inversion du flux hydrique : l’eau quitte la plante pour retourner dans le sol. Résultat : la plante fane même si elle est arrosée », explique le chercheur.
Butembo, une ville largement privée d’eau potable
Dans un contexte idéal, l’eau utilisée pour l’irrigation devrait au minimum être potable, c’est-à-dire propre à la consommation humaine et animale.
Mais à Butembo, cette condition est loin d’être remplie.
Une étude scientifique récente intitulée « Déterminants du faible accès à l’eau potable dans les ménages de Butembo » (2024), menée par Dr Kaveho Maumbuko Thadée (consortium UCG–UNIGOM–UOB), révèle que :
- seulement 15,64 % des ménages ont accès à une eau potable conforme aux normes ;
- à peine 12 % sont abonnés à la REGIDESO ;
- 8 ménages sur 10 dépendent de sources non sécurisées (sources, puits, forages).
Une situation cohérente avec les données nationales : en RDC, moins de 52 % de la population a accès à une source d’eau améliorée note l’UNICEF et l’OMS
Forages et puits : une fausse sécurité
Contrairement aux idées reçues, les eaux de puits et de forages ne sont pas nécessairement sûres.
« Elles ne sont pas potables sans analyse de laboratoire », insiste le professeur Mutiviti.
Le géographe Emmanuel Vyakuno, expert en aménagement du territoire, expliquait déjà en 2023 que Butembo repose sur une nappe phréatique abondante mais fortement vulnérable, faute de réseau d’assainissement.
Les fosses septiques, latrines et eaux usées domestiques contaminent progressivement la nappe, un phénomène largement documenté dans les villes africaines note l’OMS.
L’eau de pluie : une alternative sous-exploitée
Face à ces risques, les chercheurs recommandent le captage et le stockage des eaux de pluie.
Selon la FAO, la collecte des eaux pluviales peut couvrir jusqu’à 40 % des besoins en eau agricole urbaine dans certaines villes africaines
Un enjeu majeur de sécurité alimentaire et sanitaire
Les études menées à Kinshasa, Lubumbashi et désormais Butembo convergent vers un même constat scientifique :
- l’eau est abondante,
- mais souvent polluée ou inadaptée,
- et rarement analysée avant usage agricole.
Or, selon l’OMS, jusqu’à 10 % des maladies diarrhéiques mondiales sont liées à l’usage d’eaux contaminées dans l’agriculture.
À Butembo, l’arrosage est une nécessité vitale. Mais arroser avec une eau impropre risque de déplacer la crise alimentaire vers une crise sanitaire silencieuse.

