Accidents de moto à Butembo : une étude révèle les facteurs clés d’un fléau urbain sous-estimé

Par Mukulu Vulotwa Hervé/Green Afia

Dans la ville de Butembo, la moto est devenue à la fois un moteur économique et un risque sanitaire majeur. Une étude scientifique menée en 2024 par Dr Kambale Muthaka Richard, à l’École de Santé Publique de l’Université Catholique du Graben (UCG), met en lumière l’ampleur alarmante des accidents de circulation routière impliquant les motocyclistes et identifie, avec rigueur statistique, les facteurs qui les favorisent.

Les résultats sont sans appel : plus de quatre motocyclistes sur dix ont été victimes d’un accident de circulation au cours des douze derniers mois, révélant un problème structurel de santé publique dans une ville en pleine mutation démographique et économique.


Un problème mondial, une urgence locale

À l’échelle mondiale, les accidents de circulation routière (ACR) causent environ 1,19 million de décès par an, selon l’Organisation mondiale de la santé, et constituent la première cause de mortalité chez les jeunes de 5 à 29 ans. Les pays à revenu faible ou intermédiaire, comme la RDC, paient le tribut le plus lourd.

À Butembo, cette réalité prend une dimension particulière. La croissance rapide du parc de motos — y compris les motos à trois roues destinées au transport de personnes et de marchandises — s’est opérée dans un contexte de faible offre de transport public, d’infrastructures routières insuffisantes et de relâchement dans l’application du code de la route.


Méthodologie : une enquête de terrain robuste

L’étude de Dr Muthaka repose sur une enquête transversale analytique menée du 1er janvier au 31 décembre 2024, auprès de 500 motocyclistes sélectionnés de manière aléatoire dans 119 parkings répartis dans les zones de santé de Butembo et Katwa.

Les données ont été collectées par interview structurée, saisies via Kobo Collect et analysées avec SPSS version 27, permettant des analyses multivariées solides pour isoler les facteurs indépendamment associés aux accidents.

Un accident de circulation routière a été défini comme tout événement survenu au cours des 12 derniers mois, ayant entraîné des dépenses financières, une atteinte à la santé ou des perturbations familiales.


Résultat central : une fréquence d’accidents alarmante

Le chiffre clé de l’étude est sans équivoque :

42,4 % des motocyclistes interrogés ont déclaré avoir été impliqués dans un accident de circulation routière au cours de l’année écoulée.

Ce taux confirme et dépasse certaines études antérieures menées à Butembo et ailleurs en RDC, et corrobore les données des structures de santé locales, où 95,2 % des traumatismes enregistrés en 2024 étaient liés aux accidents de la route, majoritairement impliquant des motos.


Les facteurs associés aux accidents : ce que dit l’analyse multivariée

L’apport majeur de cette recherche réside dans l’identification précise des facteurs indépendamment associés aux ACR, après ajustement statistique.

1. La surcharge de la motocyclette

  • aOR = 2,3 (IC 95 % : 1,5–3,6)
  • p = 0,0002

Les motocyclistes transportant un nombre excessif de passagers ou des charges lourdes ont plus de deux fois plus de risque d’accident. Cette pratique, courante à Butembo, répond à des impératifs économiques mais expose gravement conducteurs et passagers.

2. Les arrestations récurrentes par la police

  • aOR = 4,2 (IC 95 % : 2,7–6,5)
  • p < 0,0001

Résultat contre-intuitif mais révélateur : les motocyclistes fréquemment arrêtés par la police sont quatre fois plus exposés aux accidents. L’étude suggère un lien avec des comportements à risque persistants, mais interroge aussi la qualité, la cohérence et la finalité des contrôles routiers, souvent perçus comme répressifs plutôt que préventifs.

3. La conduite sous alcool ou substances psychoactives

  • aOR = 3,0 (IC 95 % : 1,5–6,5)
  • p = 0,004

La consommation d’alcool ou d’autres substances multiplie par trois le risque d’accident, confirmant les tendances observées dans d’autres pays africains et renforçant l’urgence de stratégies ciblées de prévention.

4. L’âge avancé de la motocyclette

  • aOR = 1,2 (IC 95 % : 1,1–1,3)
  • p = 0,002

Chaque année supplémentaire d’ancienneté de la moto augmente significativement le risque d’accident, soulignant le rôle crucial de l’état technique des engins et du manque de contrôles mécaniques réguliers.


Au-delà des chiffres : un système sous tension

Les résultats traduisent un enchevêtrement de facteurs comportementaux, techniques, institutionnels et environnementaux. Routes secondaires dégradées, signalisation insuffisante, non-port des équipements de protection, absence de permis de conduire valide et formation insuffisante des motocyclistes forment un cocktail dangereux.

L’étude pointe également un relâchement généralisé, tant du côté des usagers que des autorités chargées de faire respecter la loi.


Limites reconnues, mais résultats solides

L’auteur reconnaît certains biais, notamment :

  • un biais de mémoire, lié au rappel des accidents sur 12 mois ;
  • un biais de survie sélective, les victimes décédées (souvent sans casque) n’ayant pas pu être incluses.

Ces limites tendent plutôt à sous-estimer l’ampleur réelle du problème, renforçant la crédibilité et la prudence des conclusions.


Recommandations : agir maintenant ou payer plus cher demain

L’étude formule des recommandations claires :

Aux autorités politico-administratives

  • Limiter strictement le nombre de passagers et de marchandises par moto ;
  • Réhabiliter en priorité les routes secondaires urbaines.

Aux associations de motocyclistes

  • Renforcer la formation continue en sécurité routière ;
  • Exiger un permis de conduire valide pour toute adhésion.

Aux motocyclistes

  • Éviter toute consommation d’alcool ou de drogues pendant le service ;
  • Renouveler les motos trop anciennes et améliorer leur entretien.

Conclusion : la moto, entre survie économique et risque sanitaire

À Butembo, la moto est devenue indispensable. Mais sans réformes structurelles, elle restera aussi l’un des principaux vecteurs de traumatismes, de handicaps et de décès évitables.

Cette étude apporte des preuves scientifiques locales, indispensables pour orienter des politiques publiques fondées sur les données, et non sur l’improvisation.

À l’heure où la ville continue de grandir, la sécurité routière doit devenir une priorité de santé publique, au même titre que la lutte contre les maladies infectieuses.


Source : Mémoire de Master en Santé Publique, Dr Kambale Muthaka Richard, Université Catholique du Graben, 2025

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