Grands singes : la RDC redéfinit sa stratégie de protection pour 2025–2035

Protéger les gorilles et chimpanzés de la RDC, c’est préserver l’équilibre des forêts, lutter contre le changement climatique, soutenir l’économie locale, prévenir les zoonoses et sauvegarder un patrimoine naturel unique au monde.


Un tournant décisif à Kinshasa

Après cinq jours de travaux, la révision nationale du Plan d’action de conservation des Grands Singes s’est clôturée ce 7 novembre 2025 à Kinshasa. Experts, ONG, chercheurs et institutions y ont longuement débattu pour mettre à jour la stratégie nationale de protection du gorille de Grauer, espèce endémique, et du chimpanzé de l’Est, tous deux fortement menacés.

Cette révision s’inscrit dans une dynamique urgente : la RDC abrite 65 % des espèces de primates du monde et 60 % de celles aujourd’hui menacées.
Dans ce contexte, l’actualisation du plan constitue un enjeu majeur pour la biodiversité congolaise et pour les populations qui vivent à proximité de ces habitats.


✅ Une vision recentrée sur les communautés

Au cœur du nouveau plan, une conviction fédératrice : la conservation ne peut réussir sans les communautés locales.
La vision révisée met l’accent sur trois piliers :

  • garantir des populations viables de gorilles et de chimpanzés ;
  • préserver des habitats intacts, connectés et fonctionnels ;
  • assurer la protection grâce à l’implication active des communautés et des autorités locales à tous les niveaux.

Cette approche communautaire, présentée comme une fierté nationale, entend replacer les populations riveraines au centre des efforts de conservation.


✅ Les menaces : un faisceau de pressions multiples

Tout au long des discussions, les participants ont dressé un tableau alarmant des menaces qui pèsent sur les grands singes.
Elles sont à la fois environnementales, économiques et sécuritaires :

  • corruption, pauvreté, faible sensibilisation ;
  • exploitation minière artisanale et industrielle ;
  • groupes armés et insécurité chronique ;
  • pression agricole, développement routier, croissance démographique ;
  • faible application de la loi et prolifération du trafic faunique ;
  • manque de surveillance sanitaire et risques zoonotiques importants.

Ce faisceau de pressions fragilise non seulement les primates, mais aussi toutes les communautés qui dépendent des écosystèmes forestiers.


✅ Des actions prioritaires pour un tournant stratégique

Pour répondre à ces défis, la nouvelle feuille de route identifie plusieurs priorités opérationnelles :

  • renforcer l’éducation environnementale ;
  • étendre les aires de conservation ;
  • améliorer les capacités de gestion et de surveillance ;
  • centraliser les données pour un meilleur suivi scientifique ;
  • lutter contre les zoonoses ;
  • et assurer une application plus rigoureuse des lois existantes.

Ces actions doivent permettre de consolider la protection sur le terrain et de mieux répondre aux pressions croissantes.


✅ USHIRIKI : un pilotage technique soutenu par le Jane Goodall Institute

La révision du plan est orchestrée par USHIRIKI, un consortium d’organisations engagées dans la conservation des grands singes à l’Est de la RDC, sous le leadership du Jane Goodall Institute.
Depuis 2015, USHIRIKI :

  • promeut un partenariat durable avec les communautés ;
  • vise la connectivité des habitats et la restauration écologique ;
  • soutient la réhabilitation des populations de grands singes ;
  • et œuvre pour un renforcement effectif de la législation.

Ce cadre de concertation constitue aujourd’hui une plateforme essentielle pour coordonner les efforts au niveau national.


✅ Un plan 2025–2035 ancré dans l’évaluation du passé

Le nouveau plan s’étale sur une période de dix ans, de 2025 à 2035.
Il s’appuie :

  • sur l’évaluation du plan précédent (2015–2025) ;
  • sur de nouvelles stratégies tenant compte des réalités sécuritaires, économiques et environnementales actuelles ;
  • et sur des engagements renforcés pour maintenir ces espèces indispensables au fonctionnement des écosystèmes congolais.

Les grands singes en chiffres : un patrimoine vital mais en déclin

🦍 Gorille de Grauer

  • Population mondiale : ~6 800 individus, dont la quasi-totalité en RDC.
  • Déclin depuis les années 1990 : plus de 80 % avant réévaluation.
  • Aire de répartition actuelle : 13 % de son habitat historique.

🐒 Chimpanzé de l’Est

  • Dans les zones étudiées du Kivu et de l’Ituri : ~4 275 individus.
  • Population globale des chimpanzés sauvages : 172 000 – 299 000 individus.
  • En RDC, des « milliers » restent hors de toute protection.

Pourquoi leur conservation est essentielle

✅ 1. Importance écologique

Les grands singes jouent un rôle irremplaçable dans les forêts du Congo.
Véritables « jardiniers de la forêt », ils disséminent une grande diversité de graines, garantissant la régénération naturelle des écosystèmes. Leur disparition provoquerait une cascade d’effondrements écologiques.

Ils contribuent également à la stabilisation du climat : les forêts congolaises constituent l’un des plus grands puits de carbone de la planète. Protéger les primates revient à protéger ce mécanisme naturel de stockage du CO₂.


✅ 2. Importance économique

🌱 Tourisme

Au Rwanda et en Ouganda, le tourisme des gorilles génère entre 34 et 90 millions USD par an.
La RDC, si elle disposait de stabilité et d’infrastructures adéquates, pourrait espérer 55 à 85 millions USD/an uniquement grâce aux gorilles et chimpanzés.

💼 Emplois locaux

Chaque site de conservation actif génère :

  • 300 à 600 emplois directs,
  • 1 500 à 3 000 emplois indirects.

Soit 20 à 40 millions USD/an de retombées économiques pour les communautés locales.


✅ 3. Importance sociale

Une conservation réussie :

  • renforce la cohésion communautaire ;
  • réduit les conflits liés aux ressources ;
  • crée des alternatives économiques durables (apiculture, pépinières, agroforesterie) ;
  • soutient la sécurité alimentaire.

✅ 4. Importance sanitaire

En RDC, où les risques zoonotiques sont élevés (Ebola, Monkeypox…), la surveillance sanitaire des grands singes joue un rôle d’alerte précoce.
Une conservation efficace permet d’éviter 50 à 200 millions USD/an de pertes sanitaires.


✅ 5. Importance scientifique

Étudier ces primates — génétiquement proches de l’humain — éclaire la compréhension des comportements sociaux, des maladies ou de la génétique humaine.
Les partenariats internationaux représentent 20 à 50 millions USD/an pour la recherche en RDC.


✅ 6. Importance culturelle

Les gorilles et chimpanzés sont profondément ancrés dans l’identité écologique et culturelle de la RDC.
Ils incarnent une fierté nationale et symbolisent le lien unique entre les populations et leur patrimoine naturel.


Une économie qui s’effondre faute de conservation

Malgré ce potentiel immense, les données montrent un écart considérable entre ce que la RDC pourrait générer et la réalité actuelle.

SecteurPotentielRéalité 2025Perte annuelle
Tourisme55–85 M USD< 2 M USD-53 à -83 M USD
Carbone2,7–6,6 Md USDquasi zéromilliards USD perdus
Emplois20–40 M USD5–8 M USD-15 à -32 M USD
Prévention zoonoses50–200 M USDpresque rienpertes sanitaires majeures
Recherche20–50 M USD5–10 M USD-10 à -40 M USD

En dix ans, la RDC a ainsi laissé filer plus d’un milliard USD de valeur potentielle, faute de gouvernance, de sécurité et d’investissements suffisants dans la conservation.


Conclusion : un choix historique pour la RDC

Avec ce plan 2025–2035, la République démocratique du Congo a l’occasion de transformer la conservation des grands singes en levier économique, écologique et social majeur.
Il s’agit d’un choix historique : celui de préserver un trésor national, mais aussi de construire une économie verte capable de générer des revenus durables, de réduire la pauvreté et de consolider la paix.

La décennie qui s’ouvre dira si ce plan prendra effet… ou si ces primates, emblèmes du Congo profond, continueront à disparaître dans l’indifférence.

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