Espèce emblématique des forêts afromontagnardes africaines, Prunus africana est au cœur d’un paradoxe majeur en Afrique centrale : ressource médicinale stratégique pour les marchés mondiaux, elle constitue localement un filet de survie économique pour des communautés vivant sous le seuil de pauvreté, tout en étant menacée par une exploitation peu encadrée.
Une étude scientifique récente menée au Nord-Kivu apporte un éclairage inédit sur cette filière largement informelle, en analysant la chaîne de valeur locale de Prunus africana et sa contribution réelle aux moyens de subsistance des communautés forestières.
Une plante médicinale mondiale, enracinée dans les économies rurales
L’écorce de Prunus africana est utilisée depuis des décennies dans l’industrie pharmaceutique internationale, notamment dans le traitement de l’hyperplasie bénigne de la prostate. Cette demande mondiale explique l’inscription de l’espèce à l’Annexe II de la CITES, qui autorise son commerce sous contrôle afin d’éviter la surexploitation.
Mais derrière les flux internationaux, le cœur de la filière reste local. Dans les forêts du Nord-Kivu, Prunus africana est exploité de manière artisanale par des ménages ruraux, souvent sans cadre formel, dans un contexte de pauvreté chronique et de pression foncière élevée.
Une filière locale dominée par l’informel et les hommes
Entre juillet 2022 et août 2023, les chercheurs ont enquêté auprès de 58 exploitants répartis dans quatre zones forestières du Nord-Kivu, en combinant questionnaires, observation ethnographique et identification des acteurs par la méthode dite de « boule de neige », particulièrement adaptée aux filières informelles.
Les résultats montrent une forte domination masculine (94,8 %) dans l’exploitation et la commercialisation de Prunus africana. Deux formes principales de valorisation économique émergent :
- La vente d’arbres sur pied, rapportant en moyenne 11,58 USD par arbre et par an
- La vente d’écorce sèche, vendue autour de 0,78 USD le kilogramme
Ces pratiques s’inscrivent hors de tout système structuré de gestion forestière, avec des chaînes de valeur fragmentées et peu transparentes.
Des revenus modestes mais décisifs pour sortir de l’extrême pauvreté
Si les montants paraissent faibles à première vue, leur impact social est majeur. L’étude révèle que les marges brutes annuelles varient fortement selon la position dans la chaîne :
- Environ 604 USD par an pour les récolteurs d’écorce
- Jusqu’à 7 745 USD par an pour les intermédiaires commerciaux
Dans une région où de nombreux ménages vivent avec moins de 0,40 USD par personne et par jour, ces revenus permettent des transformations concrètes du quotidien :
- 61,8 % des ménages ont pu acquérir une moto
- 50,9 % ont investi dans l’amélioration ou la construction de logements
- 21,8 % ont pu assurer la scolarisation de leurs enfants
Prunus africana apparaît ainsi comme un levier économique réel, bien que fragile, pour des communautés marginalisées.
Une pression croissante sur l’espèce et la forêt
Cette dépendance économique s’accompagne toutefois d’un coût écologique élevé. L’exploitation non durable de l’écorce – souvent réalisée par décorticage complet du tronc – entraîne la mortalité de nombreux arbres, compromettant la régénération naturelle de l’espèce.
Les chercheurs soulignent que la viabilité de la filière est aujourd’hui menacée, faute de règles locales claires, de contrôle effectif et de techniques de récolte durable.
Agroforesterie : une solution plébiscitée mais difficile à mettre en œuvre
Fait notable, 76 % des exploitants interrogés se disent favorables à l’agroforesterie intégrant Prunus africana. Cette approche permettrait :
- de réduire la pression sur les forêts naturelles,
- d’assurer une production contrôlée d’écorce,
- et de diversifier les revenus agricoles.
Mais sur le terrain, deux obstacles majeurs persistent :
- la rareté des terres agricoles, dans une région densément peuplée,
- le manque d appui technique, de plants améliorés et de financement.
Sans accompagnement institutionnel, l’agroforesterie reste donc une intention plus qu’une réalité.
Structurer la filière pour concilier survie et conservation
L’étude conclut que Prunus africana contribue significativement aux moyens de subsistance des communautés forestières du Nord-Kivu, mais que cette contribution ne sera durable que si plusieurs conditions sont réunies :
- Structuration de la filière locale (coopératives, traçabilité, respect des quotas CITES)
- Encadrement technique des pratiques de récolte
- Soutien ciblé à l’agroforesterie communautaire
- Renforcement de la recherche locale et du suivi écologique
Un enjeu stratégique pour les forêts du bassin du Congo
Au-delà du Nord-Kivu, le cas de Prunus africana illustre un dilemme central du bassin du Congo : comment valoriser économiquement la biodiversité sans l’épuiser. Entre pauvreté rurale, demande mondiale et gouvernance forestière fragile, la réponse passe par une alliance entre science, politiques publiques et savoirs locaux.
Pour Green Afia, cette étude rappelle que la conservation ne peut réussir sans justice économique, et que les forêts congolaises ne seront protégées durablement que si elles continuent à faire vivre dignement ceux qui y habitent.

