Dans les forêts tropicales d’Afrique centrale, chimpanzés et bonobos ne se contentent pas de survivre : ils se soignent. En observant ces comportements d’automédication, des chercheurs congolais révèlent une piste scientifique sérieuse pour découvrir de nouveaux médicaments adaptés aux maladies humaines, à partir de la biodiversité locale. Et si les futurs médicaments contre certaines maladies africaines venaient… des primates de la forêt ?
Rédigé Par Hervé Mukulu/ GreenAfia
Dans les forêts tropicales du bassin du Congo, la survie ne repose pas uniquement sur la force ou l’agilité. Chez les bonobos, les chimpanzés ou les gorilles, elle repose aussi sur une connaissance fine des plantes. Face aux parasites, aux infections ou aux douleurs, ces primates non humains sélectionnent volontairement certaines feuilles, écorces ou tiges pour se soigner. Un comportement longtemps observé, mais encore peu exploité par la science moderne.
Une équipe de chercheurs congolais, principalement de l’Université de Kinshasa, vient de remettre ce savoir naturel au centre du débat scientifique. Dans un article de revue publié en 2025 dans la Revue Congolaise des Sciences & Technologies, ils montrent que la zoopharmacognosie, c’est-à-dire l’étude de l’automédication animale, pourrait devenir une nouvelle source crédible de médicaments pour les régions tropicales, notamment en Afrique centrale
Des cousins biologiques très proches de l’Homme
Les auteurs rappellent un fait fondamental : les grands singes partagent avec l’Homme jusqu’à 99 % de leur patrimoine génétique. Chimpanzés, bonobos et humains appartiennent à la même famille biologique (Hominidae) et ont divergé il y a seulement 6 à 8 millions d’années. Cette proximité ne se limite pas à l’ADN. Elle concerne aussi le système immunitaire, le métabolisme, le fonctionnement du cerveau et certaines réactions face aux maladies
C’est précisément cette parenté qui rend leurs comportements médicinaux scientifiquement pertinents. Lorsqu’un chimpanzé malade consomme une plante amère bien précise, il ne s’agit pas d’un geste aléatoire, mais d’une réponse adaptative à une agression biologique.
Quand les animaux confirment les savoirs traditionnels
L’un des apports majeurs de cette revue est de démontrer une convergence frappante entre les plantes utilisées par les primates et celles employées depuis des générations par les communautés humaines vivant en forêt.
Autrement dit, certaines plantes médicinales africaines n’ont pas été choisies uniquement par intuition humaine : elles ont aussi été validées par l’expérience du vivant, observée chez les animaux. Cette convergence renforce la crédibilité scientifique des pharmacopées traditionnelles, souvent marginalisées ou considérées comme non scientifiques.
Les chercheurs montrent que plusieurs de ces plantes possèdent des propriétés antioxydantes, anti-inflammatoires, antiparasitaires ou antifalcémiantes, confirmées par des études de laboratoire
Une piste sérieuse contre des maladies négligées
Dans un contexte africain marqué par la persistance de maladies comme la drépanocytose, les infections parasitaires ou certaines inflammations chroniques, la zoopharmacognosie apparaît comme une voie stratégique.
L’article souligne que l’industrie pharmaceutique mondiale investit peu dans les maladies dites « tropicales » ou « négligées ». Explorer les plantes identifiées grâce aux primates permettrait de réduire les coûts de recherche, d’orienter plus efficacement le criblage de molécules actives et de développer des traitements mieux adaptés aux réalités locales
Une science éthique, ancrée dans la nature
Contrairement aux approches biomédicales classiques fondées sur l’expérimentation animale invasive, cette stratégie repose sur l’observation en milieu naturel. Elle évite la souffrance animale tout en valorisant la biodiversité.
Les auteurs défendent une recherche « triple ancrage » :
- la nature, à travers les comportements des primates ;
- la culture, via les savoirs médicinaux traditionnels ;
- la science, par l’analyse biologique et pharmacologique moderne.
Une approche éthique, durable et particulièrement pertinente pour des pays comme la RDC, où la biodiversité est immense mais encore insuffisamment valorisée scientifiquement.
La forêt comme pharmacie du futur
En filigrane, cet article pose une question centrale : et si la forêt tropicale n’était pas seulement un écosystème à protéger, mais aussi une pharmacie vivante, capable d’inspirer les médicaments de demain ?
À l’heure où la déforestation progresse et où les savoirs traditionnels disparaissent avec les anciens, cette recherche rappelle une évidence : perdre la forêt, c’est aussi perdre des solutions thérapeutiques encore inconnues.
Pour la RDC et l’Afrique centrale, la zoopharmacognosie n’est pas un retour en arrière. Elle pourrait bien être une innovation scientifique d’avenir, enracinée dans le vivant et tournée vers la santé des populations.
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